L’EGLISE, L’ISLAM, ET LA CONVERSION DES MUSULMANS
Christian Mira

Etude publiée dans la revue mensuelle “Reconquête” (n° 337, avril 2017)

– 1 Introduction
Le thème défini par le titre “Eglise, islam et conversion des musulmans” concerne la gestion des relations de l’Eglise avec l’islam, après le Concile de Vatican II, et ses conséquences. Deux phases sont à distinguer: celle des pontificats de Paul VI à Benoît XVI, et celle du pape François.
– (a) La première phase a pour origine deux textes qui, dans certaines de leurs parts, constituent la première prise de position officielle de l’Église à l’égard de l’islam. Il s’agit de Lumen gentium, et de la déclaration Nostra Aetate, où il est dit que chrétiens et musulmans partagent la foi abrahamique, adorent le Dieu unique, miséricordieux, vénèrent Jésus, et honorent Marie.
– (b) La seconde phase débute avec les paragraphes 252 et 253 de Evangelii gaudium, la première lettre d’exhortation apostolique émise par le pape François lors de la messe solennelle du 24 novembre 2013 qui clôturait l’« Année de la foi». Le paragraphe 252 confirme la substance de Lumen gentium, et Nostra Aetate, en ajoutant l’admiration pour la prière des musulmans. Organisé en deux parties, le socle du paragraphe 253 est implicitement le dialogue islamo-chrétien et ce qu’il implique. La première partie est un appel à un accueil affectueux et respectueux des migrants musulmans, où le Saint Père “prie et implore humblement” les pays islamiques de respecter la liberté religieuse, comme elle l’est dans les pays chrétiens. La seconde partie introduit un élément nouveau dans le discours de l’Eglise: la proclamation que le véritable islam et le Coran s’opposent à toute violence. Ce point a été imposé par la plus haute autorité religieuse du sunnisme, l’imam Ahmed al-Tayyeb d’Al-Azhar, pour la reprise d’un dialogue qu’il juge compromis par Benoît XVI (cf. ci-dessous le § 4.4). De retour d’un voyage en Turquie (30/11/2014), le Saint-Père va plus loin en ajoutant que: “Le Coran est un livre de paix, c’est un livre prophétique de paix” [1].
En ce qui concerne la phase (a), l’interprétation de Lumen gentium, et Nostra Aetate est à l’origine de désaccords profonds entre clercs de tout niveau. Elle a conditionné leur comportement envers l’accueil des postulants d’origine musulmane au baptême. C’est ainsi que l’ «accueil» de nombre d’ecclésiastiques est à l’origine de la création du site Notre-Dame de Kabylie par Mohammed-Christophe (Muhend-Christophe en Kabyle) Bilek qui dans la rubrique “Objectifs” décrit la situation [2]: ” […]. Mais que dire alors de certains, a priori chrétiens, placés, qui plus est, dans des positions charnières, c’est à dire en situation d’avoir à accueillir des postulants, qui non seulement renâclent à le faire, mais, pire encore, dissuadent ou tentent de le faire par des discours qui entretiennent une insidieuse confusion? Oui, en toute vérité, bien des membres de notre groupe ont connu cette déconvenue. Pour nous c’est un scandale, et nous prions le Seigneur de prendre en pitié ces âmes qui trahissent le beau nom de chrétien. Hélas nous avons vu des frères et des sœurs s’en aller découragés et désappointés (Charte « Naître d’eau et d’Esprit »). Que faire, que dire, puisque ceux qui sont censés nous accueillir avec joie nous repoussent ? […]”.
Cette situation explique le succès des évangélistes dans le domaine de la conversion des musulmans, et par contraste le bilan côté catholique, bien que non négligeable grâce aux prêtres et évêques qui n’ont pas renoncé à leur mission d’annonce de l’Evangile.
Les assertions très islamophiles de la seconde phase (b) ont provoqué inquiétude, et désarroi, chez les chrétiens d’Orient, et aussi chez les néo-catholiques issus de l’islam car, implicitement, elles remettent en cause leur choix spirituel. En effet, ce choix est issu de la découverte que le Dieu du Coran n’est pas le Dieu de la ” Loi d’Amour ” du christianisme, ce qui fait dire au fondateur de Notre-Dame de Kabylie: “Si le Dieu du Coran est le même que celui des chrétiens, pourquoi moi, Mohammed, suis je devenu Christophe ?” [3]. Cette révélation conduit naturellement au rejet de la violence du prophète de l’islam (“le Beau Modèle” – terme islamique – à imiter pour tout bon musulman) décrite dans sa biographie (la Sirah), et de son enseignement (cf. ci-dessous le § 2.3.2), le Modèle de vie devenant Jésus.
L’appel au devoir d’accueil des migrants musulmans, qui se doit affectueux et respectueux, mais sans contrepartie missionnaire, a accentué les divergences au sein de l’Eglise. Elles sont en particulier illustrées par les déclarations du cardinal Sarah préfet de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, qui exprime son angoisse devant le futur de l’Europe (07/11/2016): ” L’Europe a perdu ses racines. J’ai peur que l’Occident meure. Il y a beaucoup de signes. Plus de natalité. Et vous êtes envahis, quand même, par d’autres cultures, d’autres peuples, qui vont progressivement vous dominer en nombre et changer totalement votre culture, vos convictions, vos valeurs.” [4].
L’étude ci-dessous concerne les conséquences politiques et géopolitiques induites par certaines positions de hauts dignitaires de l’Eglise vis à vis de l’islam, positions essentiellement basées sur les textes mentionnés plus haut. Elle ne met donc pas en cause l’infaillibilité du Saint-Père, légitime en matière de foi et de morale (domaines extérieurs au sujet traité ici). En effet, il s’agit d’un exposé de faits, et non de leçons sur les conduites à tenir dans des situations, sociétales, ou politiques, complexes.
Après copie des textes Lumen gentium et Nostra Ætate concernant les musulmans, la première partie (§ 2) en fait une brève analyse, suivie de leurs effets sur la vie de l’Eglise. La seconde partie (§3) traite des paragraphes 252 et 253 de Evangelii gaudium avec analyse de leurs conséquences, et de leur origine.
– 2. Lumen gentium et Nostra Ætate
– 2.1. L’extrait de Lumen gentium concernant les musulmans
“Enfin, pour ceux qui n’ont pas encore reçu l’Évangile, sous des formes diverses, eux aussi sont ordonnés au Peuple de Dieu et, en premier lieu, ce peuple qui reçut les alliances et les promesses, et dont le Christ est issu selon la chair (cf. Rm 9, 4-5), peuple très aimé du point de vue de l’élection, à cause des Pères, car Dieu ne regrette rien de ses dons ni de son appel (cf. Rm 11, 28-29). Mais le dessein de salut enveloppe également ceux qui reconnaissent le Créateur, en tout premier lieu les musulmans qui, professant avoir la foi d’Abraham, adorent avec nous le Dieu unique, miséricordieux, futur juge des hommes au dernier jour”.
– 2.2. L’extrait de Nostra Ætate relatif aux musulmans
“L’Église regarde aussi avec estime les musulmans, qui adorent le Dieu unique, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes. Ils cherchent à se soumettre de toute leur âme aux décrets de Dieu, même s’ils sont cachés, comme s’est soumis à Dieu Abraham, auquel la foi islamique se réfère volontiers. Bien qu’ils ne reconnaissent pas Jésus comme Dieu, ils le vénèrent comme prophète ; ils honorent sa Mère virginale, Marie, et parfois même l’invoquent avec piété. De plus, ils attendent le jour du jugement, où Dieu rétribuera tous les hommes après les avoir ressuscités. Aussi ont-ils en estime la vie morale et rendent-ils un culte à Dieu, surtout par la prière, l’aumône et le jeûne”.

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